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jeudi 30 août 2012

Quand je me fais romancière


Pour la troisième année consécutive, Dieu que le temps passe vite, septembre marque pour moi l’ouverture du prix de la nouvelle de Radio-Canada. Contrairement aux deux années passées, je n’avais encore rien d’entrepris à l’annonce de l’ouverture, il y a de cela trois jours.

Bien de l’eau a coulé depuis, puisque la nouvelle est écrite depuis hier. Et là, je commence à douter. N’allez pas croire que je me pense auteure, loin de là. Je n’aborde jamais ce concours dans l’optique d’empocher les 6000 $ et de voir ma nouvelle publiée dans le magazine d’Air Canada, mais avouez que ça fait rêver. J’aimerais ressentir la poussée d’adrénaline d’apprendre que je suis finaliste. Ce serait déjà tellement euphorisant! 

Mais au fond de moi, je ne me crois pas réellement capable d’en arriver là, ce qui constitue une barrière en soi. Les gens qui gagnent le grand prix, l’une des quatre mentions spéciales ou les vingt-cinq finalistes dont la nouvelle est publiée sur le site sont de vrais auteurs, des artistes. Pas des filles trop cartésiennes qui entretiennent leur écriture par un blogue de tranches de vie avec 3.5 lecteurs.

Les anecdotes, ça fait rire, mais ça ne charme pas les juges des prix littéraires de Radio-Canada. Et mon idée, mon histoire, je l’aimais, et j’y croyais, jusqu’à ce que je me dise que je n’étais pas de calibre. Tout à coup, je ne connais plus assez de mots, je ne sais plus faire de phrases, et j’ai du mal à conjuguer mes verbes dans le bon temps. Sans compter que le concours est sélectif. On ne doit pas être trop fou, trop violent, trop coquin, il faut être assez. En général, je ne suis jamais assez. Je suis toujours trop. Doute, quand tu nous tiens (il était bon ce billet). Comme si ma vie allait changer avec ce concours.

Les autres années, j’ai dû choisir parmi mes nouvelles. Cette année, j’avais UNE idée. Et je ne l’aime plus. C’est un drame bien banal, vous dites-vous? Vous n’avez pas tort. Mais si on part du principe qu’écrire est mon seul passe-temps, la seule activité qui m’a suivie au fil des années, ma passion, ne pas aimer mon « morceau concours » est un cauchemar. Heureusement, les cauchemars finissent par finir. Il suffit peut-être de quelques jours de repos. Je me laisse la longue fin de semaine sans même y penser, puis j’y reviendrai mardi. Un regard nouveau me ferait du bien, n’est-ce pas?

En attendant, vous êtes là. Et merci d’ailleurs.

lundi 20 février 2012

Prix littéraire : 2 - Moi : 0

Tel que promis, je ne suis pas finaliste pour le prix de la nouvelle Radio-Canada. Voici pourquoi. À vous de juger.

Prise

J’entendais un cri. Un hurlement strident, récurrent, irritant. Ce son agissait sur mes neurones comme le feu dans du gazon séché. La réaction était vive et immédiate. Pourtant, cette vigueur ne dépassait pas la boîte crânienne puisque j’étais figée. Mon corps, dans son intégralité, était incapable de se mouvoir. Je me sentais complètement perdue. Alors que la panique s’emparait de ce qui me restait de vivacité d’esprit, faute de mieux, je me suis rappelé une chose. En cas de détresse, se concentrer sur les cinq sens. Je n’aurais su dire de qui ça venait, mais ça venait, voilà tout.

La vue. Décidément, j’étais dans un endroit très noir. L’obscurité était telle qu’il n’y avait pas la moindre parcelle d’espoir visible. Je cherchais, faisant de mes globes oculaires de vraies girouettes, une lueur de vie, mais rien de tel n’accrochait mon regard.

L’ouïe. Outre ce hurlement aigu, qui avait cessé depuis peu, il ne semblait y avoir aucun son. Comme j’étais paniquée, je devais me concentrer pour m’en assurer. Le cerveau a parfois besoin de temps pour faire le point sur les sons environnants. J’entendais une respiration, tout près de moi. Par contre, je ne pouvais affirmer qu’il ne s’agissait pas de mon propre souffle. Je percevais également, au loin, un bourdonnement continu et réconfortant, comme une motorisation ou de la ventilation.

Le goût. Dans ma bouche, une sensation rugueuse, un goût de métal. J’avais du sang dans la bouche. Je tentais d’avaler, mais ma langue refusait d’obéir, ou était-ce mon cerveau qui refusait le mouvement, à cause de la douleur lancinante qui irradiait jusqu’au fond de ma gorge?

Le toucher. J’étais étendue sur le dos. Il faisait chaud, très chaud. J’étais mouillée. Détrempée. Il m’était toujours impossible d’effectuer le moindre mouvement. Je tentais de bouger mes mains, mes pieds, mais rien n’y faisait. Pourtant, je ne sentais pas de corde, ni rien qui puisse les retenir immobiles. Une charge uniforme recouvrait mon corps, mais pas mon cou. Je sentais comme un courant d’air parcourir le haut de ma cage thoracique, nue. Un courant frais. Je frissonnais maintenant, mais n’étais toujours pas apte à me mouvoir, ne serait-ce qu’un tout petit peu.

Mes côtes étaient comprimées et je sentais, en plus du poids, comme un tissu qui me serrait la peau, qui la coupait, même. Une douce pression maintenait ma tête immobile, d’une oreille à l’autre, en passant par le front. Comme si on m’avait enterrée, et qu’il ne restait qu’une partie de la tête et du cou à recouvrir.

L’odorat. Mon nez, qui avait toujours été mon meilleur allié, ne semblait pas vouloir enquêter. Aucun effluve ne daignait me chatouiller les narines. Je devais être allongée dans cette position depuis longtemps, et je m’étais habituée à l’odeur, je ne la sentais plus. Je ne me trouvais décidément pas dehors, puisque les mouvements d’air m’auraient transmis des informations olfactives, des signes, et c’était le calme plat.

En plus de mon incapacité à me situer physiquement dans mon environnement, j’étais aussi perdue sur la ligne du temps, et même dans l’univers. Je me souvenais être une femme, et j’arrivais à me souvenir mon prénom, mais le reste demeurait nébuleux. Mon âge, mon occupation, mon état civil, mes intérêts, mes amis, tout semblait flou.

La respiration que j’avais entendue plus tôt s’est soudainement faite plus rapide, saccadée. Était-ce réellement une tierce personne, tout près de moi, ou était-ce simplement ma propre respiration, activée par ce sentiment d’égarement? Cette dernière option était la plus viable, puisqu’un intrus aurait dégagé une odeur, si faible soit-elle, et je la percevrais. Était-ce donc moi qui manquais d’air pour haleter de la sorte? Je n’arrivais même pas à ressentir ma propre respiration. Comme si elle était trop superficielle pour être efficace. Je devais me concentrer pour respirer plus lentement, je n’entendais plus que ce son infernal, nerveux, et ça me terrifiait.

À force de concentration, j’ai senti mon souffle s’étirer et moi, me calmer. Ce n’était pas parfait, mais au moins, ça ne résonnait plus autant dans ma tête. L’air devait être rare, là où je me trouvais, parce que ces quelques respirations m’avaient étourdie. Je me sentais sur le point de perdre la carte, de m’endormir. Ou de mourir. Qui sait.

Femme de race blanche, fin vingtaine, ayant fait des études en sciences. Je me souvenais très clairement avoir déjà étudié à la cafétéria de l’université. Si ce souvenir était si clair, c’est qu’il m’avait marquée. Je voyais des livres épais, pleins de formules de physique. Maintenant, j’arrivais à me voir à mon travail. Ça y était, j’en savais plus sur ma vie.

Une montre. Je me souvenais d’une montre. Une belle montre carrée en titane avec un bracelet de cuir brun. Je l’avais eue en cadeau. De mon conjoint. Mon mari! J’étais mariée! Et mère d’un enfant! Les choses semblaient se placer dans ma tête. Toutes ces informations m’avaient calmée. Tout était toujours aussi noir, et je ne sentais toujours rien, mais au loin, j’entendais comme un cri. Le même cri qui avait attiré mon attention auparavant, mais plus faible, plus loin. Ou encore enfermé. Un hurlement strident, insistant. Était-ce quelqu’un qui s’enfuyait? Non, puisque le cri reprenait de l’intensité. S’ajoutaient maintenant des bruits de pas irréguliers. Des petites foulées franches, comme des talons hauts.

Tout à coup, dans le hurlement, un mot. Quelque chose de plus concret. Impossible de le déchiffrer, tellement le hurlement était fort, mais il y avait quelqu’un tout près, j’en étais certaine. Cette personne ne se trouvait cependant pas dans la même pièce que moi, à supposer que j’étais bel et bien dans une pièce.

Le hurlement se poursuivait, tantôt près, tantôt loin, et je n’arrivais pas à me concentrer sur mes pensées. Ce cri était infernal, j’aurais préféré me faire insérer une broche à tricoter dans une narine plutôt que d’entendre ce cri encore une minute. J’avais envie de crier au secours, ou encore de hurler à la source du cri de se taire, mais mes mâchoires refusaient catégoriquement de s’ouvrir. J’étais paralysée.

Et si c’était réellement cela, si on m’avait frappée sur la tête, raison pour laquelle j’avais du sang dans la bouche et que mon cou s’était partiellement fracturé, pour me laisser paralysée pour l’éternité? Est-ce que la vie vaudrait vraiment la peine d’être vécue dans un tel état?

Cette pensée avait eu pour effet de faire remonter mon compteur de panique au maximum. Je devais me calmer à nouveau. Mais comment était-ce possible, avec ce son infernal qui semblait aller et venir librement dans toutes les dimensions, à se demander même s’il ne passait pas en dessous et au-dessus, tellement ça fusait de partout.

Tout à coup, alors qu’un long hurlement guttural se faisait entendre, à faire glacer le sang, tout a déboulé. J’ai senti mon corps bouger, mais contre mon gré. Une expiration sèche et courte, venue d’ailleurs, s’est fait entendre tout près, suivie de bruits de pas lourds et rapides. Plus loin, mais pas si loin, une voix d’homme, exaspérée : « Mango, veux-tu bien te la fermer, il est trois heures du matin! »

D’un coup, ma bouche s’est ouverte, l’air est entré dans mes poumons à haute vitesse. Le sang coulait dans ma gorge. Ma mâchoire serrée m’avait déchiré l’intérieur de la joue. Le poids sur mes jambes est disparu d’un coup. C’était l’autre chat, la femelle, couchée sur mes jambes, qui n’avait pas aimé m’entendre ressusciter de la sorte.

Mango, mon chat qui hurle par séquence, sans qu’on n’ait jamais vraiment compris pourquoi, qui vocalisait librement en galopant dans toute la maison. Mon fils, réveillé partiellement par cette cacophonie avait émis quelques mots confus. Moi, la tête à demi sous l’oreiller, en train de cuire sous les couvertures, un autre oreiller sur le ventre, et ligotée dans ma camisole détrempée de sueur, en pleine crise d’angoisse. Décidément, il était vraiment temps que je consulte, mon amoureux n’était pas si fou de proposer.

samedi 23 avril 2011

Le premier du mois

Je viens tout juste de finir la nouvelle que je vais soumettre au concours littéraire de Radio-Canada en 2011 et, du même coup, j'ai réalisé que j'avais oublié de publier l'autre, celle de 2010. Ça m'intimide un peu mais, je me lance.

Le premier du mois

Aujourd’hui, c’était le premier jour du mois. Fidèle à elle-même, Béatrice s’était attelée à la tâche dès le réveil. De toutes les tâches qu’elle devait accomplir dans un mois, celle-ci était la plus importante. D’ailleurs, elle se refusait toute distraction avant de l’avoir complètement terminée. Si jamais une envie pressante d’aller au petit coin se présentait, elle se le permettrait, mais rien de plus! Elle l’évitait d’ailleurs à tout prix puisqu’elle n’avalait aucun liquide avant que la dernière paire ne soit étendue.

Sans savoir pourquoi, Béatrice avait une fascination obsessive pour les lacets. Elle en possédait trente-deux paires. Elle avait fonctionné avec trente et une paires pendant quelques années, avant de conclure qu’une trente-deuxième était indispensable. Puisque les lacets devaient rester suspendus pendant au moins huit heures après qu’ils soient lavés pour s’assurer qu’ils soient exempts de toute humidité, elle s’était obligée, pendant toutes ces années, à rester confinée chez elle, pieds nus, pendant la durée du séchage. Son patron s’était vite interposé, après quelques absences difficilement explicables. Il ne tolèrerait certainement pas une absence d’une journée complète de travail, plusieurs fois par année, sans motif valable pour le commun des mortels.

Chaque jour, au réveil, Béatrice s’assoyait par terre, prenait ses souliers de cuir noir, enlevait délicatement les lacets, allait les suspendre sur la porte de la penderie, sur le clou correspondant à la date de la veille, nettoyait soigneusement les souliers puis enfilait les lacets du jour. Le processus était machinal et redondant, chaque matin qu’il lui fut donné de se lever. À ce jour, Béatrice n’avait jamais failli à sa tâche et tous ses lacets étaient dans un état de conservation à faire pâlir d’envie les amants de lacets de ce monde. Dans un monde idéal, elle n’aurait eu qu’une seule paire de souliers depuis ses débuts, mais elle avait dû se résigner à les changer tous les dix ans, usure oblige. La troisième paire de sa vie d’adulte était encore presque neuve, le cuir avait à peine perdu son lustre au niveau du gros orteil.

Le mode de roulement des lacets était fort simple. Les paires numéro 2 à 30 étaient utilisées à leur date spécifique. La paire numéro 2 par exemple, une paire de lacets très ordinaire, noirs et plats, ornait fièrement ses souliers le deuxième jour du mois. C’en était ainsi jusqu’au trentième jour de chaque mois. Alors que la paire 31 chômait cinq fois par année, les paires numéro 1 et 1-A alternaient les premiers du mois. Février aidant, les paires numéro 29 et 30 pouvaient se reposer un peu plus souvent.

Sa collection de lacets n’était pas composée exclusivement de lacets noirs, mais en revanche, ils étaient tous plats. N’ayant jamais osé les couleurs criardes, sa plus grande fantaisie était une paire de lacets bruns, la 1-A. Les trente et une autres se déclinaient dans une palette allant du gris charbon au noir bleuté, en passant par le noir jais. Béatrice se croyait apte à les identifier, en cas de problème, mais ne prenait pas le risque de les mélanger, par souci d’efficacité.

Même si la trente-deuxième paire, la 1-A comme elle aimait l’appeler, faisait partie du lot depuis maintenant vingt-deux ans, elle ne s’y était jamais vraiment habituée. Sa simple vue la rendait mal à l’aise. Elle qui aimait la régularité, la constance, la logique, trouvait incongru la garde partagée pour les lacets du premier du mois. Malgré ce problème, elle n’arrivait pas à élaborer une autre méthode. Elle y pensait souvent, avait parfois des éclairs de génie, qui se soldaient cependant toujours par une déception.

Ce jour-là, un samedi, Béatrice ne travaillait pas puisque le bureau de poste n’était ouvert que du lundi au vendredi, de 10 h à 16 h. Elle y était employée depuis maintenant vingt-trois ans. Ses collègues de travail ne l’appréciaient pas particulièrement, et c’était réciproque, mais elle était compétente, rapide et possédait une mémoire phénoménale. Béatrice n’était pas dupe, elle savait que les autres parlaient d’elle. Cette situation l’indifférait. N’ayant jamais eu d’amis, et encore moins le besoin d’en avoir, elle se complaisait de cette situation, et détestait la simple idée d’avoir une vie sociale en dehors du travail.

Comme toutes les fins de semaine, elle s’était permis de dormir jusqu’à 8 h. Elle s’était réveillée tout juste avant que le réveil ne sonne et avait même pu voir les chiffres de son vieux réveil matin tourner de 7 h 59 à 8 h. Ce réveil rétro, elle l’avait dégoté dans une vente-débarras, il y a de cela plusieurs années. Elle avait eu le coup de foudre pour le plastique brun et la simplicité de l’appareil. Après l’avoir astiqué et branché, elle s’était aperçue qu’il faisait un son étrange. Un genre de grondement. Finalement, au fil du temps, ce malheureux grondement était devenu son allié, et elle n’avait pu se résoudre à s’en défaire.

Il lui fallait habituellement deux heures et demie pour laver les trente et une paires de lacets sales, la trente-deuxième ornant fièrement ses chaussures le jour du lavage. Ce matin-là, elle en était à la vingt et unième paire lorsque, sans s’être annoncée, sa mère entra chez elle. Béatrice sentit la panique s’emparer d’elle. C’était la première fois qu’elle était interrompue de la sorte. Il arrivait fréquemment que le téléphone sonne ou que l’on frappe à la porte, et elle ignorait ces tentatives d’intrusion à tous coups, mais elle n’aurait jamais pensé que sa mère puisse oser la déranger en CETTE journée. Elle qui SAVAIT que Béatrice n’était pas disponible. Ce matin, après avoir frappé sans succès, Mère avait osé utiliser sa clé. Pourtant, par le passé, Béatrice s’était montrée très insistante sur le fait qu’elle, ni personne d’autre d’ailleurs, ne devait entrer chez elle le premier du mois avant midi. Comment avait-elle pu?

La fureur s’empara d’elle, mais elle était bien trop occupée pour se laisser aller. Béatrice poursuivit sa tâche, tout en sentant les larmes lui piquer les yeux. Sa mère l’aimait, elle le savait, mais elle était trop dure avec elle. Elle lui disait fréquemment des choses méchantes. La semaine dernière, encore, elle lui avait que son obsession pour les lacets tenait de la folie, et qu’elle n’était certainement pas la seule à le penser. Les gens parlaient, autour d’elle.

« Je ne suis pas folle! s’était défendu Béatrice, furieuse. Tous ces gens qui me croient folle ne sont en fait que des jaloux, ils n’ont pas la moitié de ma patience et de ma rigueur. Les gens heureux dérangent les autres, c’est bien connu! »

Mais était-elle heureuse, de toute façon? Elle n’en avait aucune idée. Elle savait cependant qu’elle n’était pas mal, et cela lui suffisait. Sa vie lui convenait à merveille. Elle était routinière, soit, mais qu’y avait-il de mal à cela? Elle était fidèle à elle-même. Elle avait tant à faire dans une journée qu’elle n’aurait pu avoir d’amis, de toute façon. Quand aurait-elle pu nettoyer, ranger, trier ses choses? Les gens ordonnés ont besoin de temps pour mettre de l’ordre. Celui qui est ordonné dans ses affaires l’est aussi dans sa tête, se répétait-elle sans cesse, comme pour se convaincre. Béatrice ne se souvenait plus d’où elle tenait cette citation, mais elle l’avait déjà entendue, et en avait fait son adage. Ses idées étaient aussi claires que ses tiroirs. Si elle avait pu les classer par couleurs, comme elle le faisait avec ses bas, ses petites culottes et ses foulards, elle l’aurait certainement fait!

Ses journées étant planifiées au quart de tour, il n’était certainement pas question qu’elle interrompe son activité pour faire la conversation à sa mère. Elle attendrait, ou s’en irait, à sa guise. Béatrice aurait bien préféré qu’elle s’en aille, mais quelque chose lui disait qu’il n’en serait rien, qu’elle ne bougerait pas tant qu’elle n’aurait pas exposé clairement la raison de sa présence. Sa mère la fixait, le regard dur et la bouche crispée. Il ne fallait pas chercher le pourquoi de toutes ces rides en éventail autour de la bouche aux lèvres minces et sèches. Sa mère était laide. Elle priait tous les soirs pour ne pas lui ressembler en vieillissant.

Ne lui adressant même pas un regard furtif en passant près de la porte, Béatrice retourna à l’évier, draina l’eau usée de la paire 21 et en fit couler de la propre, brûlante, pour la 22. Elle frotta, les mains dans l’eau chaude savonneuse, pendant les deux minutes minimales requises puis, admettant qu’elle ne s’habituerait jamais à se tremper les mains dans une eau si chaude, draina l’eau sale, en fit couler de la propre, submergea les deux lacets dans l’eau tiède, les agita, puis les passa une dernière fois sous l’eau froide. La sensation de cette eau froide sur ses mains irritées était si bonne que c’est un peu l’image qu’elle se faisait, dans son ignorance naïve, du plaisir sexuel. Elle n’avait en effet jamais eu de contact physique avec qui que ce soit, autre que les contacts stériles, mais nécessaires avec sa mère. Cette dernière d’ailleurs, toujours immobile, la regardait d’un air incrédule. Ou était-ce de la haine? Béatrice n’avait jamais su déchiffrer sa mère. Au moins, elle ne la dérangeait pas. C’était la première fois que quelqu’un la voyait à l’œuvre. Elle ne savait pas si elle devait être fière ou embarrassée. Dans le doute, elle resta neutre, mais s’autorisa à lancer un coup d’œil subtil à sa spectatrice une fois de temps en temps, pour lui rappeler qu’elle n’était pas bienvenue.

Le pas incertain, vu l’envahisseur, elle se dirigea vers le support de séchage, au fond de l’appartement. Elle étendit la paire qu’elle avait en main et lissa machinalement les vingt et une autres pour éviter qu’elles ne frisent. Quand elle se releva pour aller à la paire suivante, elle sursauta. Sa mère était tout près d’elle. Comment s’était-elle approchée à ce point sans que Béatrice l’entende? Sans un mot, elle la contourna nerveusement et retourna à l’évier. En chemin, elle entendit un bruit sourd, suivi d’un murmure à peine audible. Elle avait envie d’aller voir, mais elle devait aller laver cette paire maintenant. Ce qu’elle fit.

Lorsqu’elle revint au séchoir à lacets, elle ne put retenir un cri d’horreur. Sa mère était étendue sur le sol, la lourde chaise de bois qui lui servait habituellement à atteindre le haut de la bibliothèque reposait sur ses jambes, qui se courbaient quant à elles dans un angle peu naturel. Elle était immobile et sous son corps immense, les lacets éparpillés. Béatrice était à court de souffle. L’urgence de la situation la poussa à agir, vite. Elle inspira profondément et bougea le corps inerte de sa mère. De peine et de misère, elle réussit à la tourner sur le côté. Ce que Béatrice vit eut l’effet d’un coup de fouet en plein visage. La plupart de ses lacets gisaient dans une marre de sang, mélangés les uns aux autres.

Elle plaça les deux lacets propres qu’elle portait sur l’épaule en sécurité et ramassa tous ceux tachés de sang. Elle courut les faire tremper dans l’eau froide. Elle craignait ne jamais être capable de les distinguer à nouveau à un point tel que ses joues devinrent une rivière de larmes. À cet instant précis, elle regretta de ne pas avoir osé la couleur ou mieux, renvoyé sa mère dès son arrivée. Pendant que le tout trempait, elle regroupa les survivants, qu’elle déposa à plat sur le bureau près du séchoir. Elle tenta tant bien que mal de les mettre en ordre, mais hormis la paire 1-A, la brune, elle avait peine à les reconnaître. Ce devait être la frustration, la panique. Dès qu’elle se serait calmée, elle y verrait plus clair. Elle en était convaincue. Elle devait être convaincue.

Trois jours plus tard, Béatrice n’avait toujours pas réussi à remettre sa collection en ordre. La chaleur qui régnait dans l’appartement était intenable. Elle avait dû fermer la fenêtre, deux jours auparavant, parce que le festival qui se tenait deux rues plus loin l’empêchait de se concentrer. Juillet était chaud et humide, et elle n’avait pas de climatiseur, ni même de ventilateur.

Des gens étaient venus frapper à sa porte, elle les avait entendus, mais elle n’avait pas bougé d’un poil. En fait, elle n’avait pas bougé de sa chaise depuis plus de quarante-huit heures. Au début, l’odeur d’urine qu’elle dégageait l’avait incommodée, tout comme la sensation, mais elle s’y était habituée, de même que l’odeur douceâtre qui émanait de sa mère. Elle avait reconstitué sept paires et ne se lèverait qu’une fois sa tâche terminée.

Malgré tous ses efforts, elle n’arrivait plus à se concentrer. Était-ce à cause des gens qui venaient sans cesse frapper à sa porte en hurlant : « Il y a quelqu’un? » L’odeur infecte avait-elle traversé la porte? Était-ce la déshydratation? La faim? La fatigue? Ses idées étaient tellement embrouillées!

Plus tard, ce même jour, Béatrice se sentit faible. Elle tentait tant bien que mal de rester concentrée à sa tâche, mais elle se sentit faillir. Elle s’écroula, tout doucement, pour aller atterrir tout près du cadavre de sa mère. Elle sut qu’elle était morte lorsqu’elle vit de haut son propre visage, horrifié, fixant béatement tous ces gens, des inconnus, qui entraient et sortaient de chez elle, et qui, sans même s’en douter, détruisaient ce pourquoi elle gisait sur le sol, balayant froidement, presque vulgairement, tous ses lacets jusqu’à en faire tomber par terre, simplement pour y déposer le matériel de premiers soins, comme s’ils n’étaient que vulgaires ornements de chaussures…

mardi 11 janvier 2011

L’imposture

Cette fille ne cessait de me suivre partout depuis des semaines, si ce n’est des mois. Parfois, il me semblait avoir la paix, mais dès le constat de ladite tranquillité, il ne suffisait que de quelques heures, au mieux quelques jours, pour qu’elle réapparaisse, semi subtilement.

Sans être particulièrement antipathique, ni sympathique, disons-nous-le, elle avait cette aura déstabilisante qui empestait l’hypocrisie à des kilomètres à la ronde, ou des milles, selon la perception.

Malgré les efforts que je déployais pour tenter de savoir où tout cela avait commencé, à me souvenir de la première fois où elle m’avait rendue mal à l’aise, me subtilisant mon énergie, ma confiance, rien n’y faisait. Il y avait longtemps que je la voyais, mais je n’y avais jamais réellement porté attention, jusqu’à un jour, dans un passé qui ne me semble pas si lointain. Ces derniers temps, elle était de plus en plus présente, et parfois bien trop près. Elle me collait aux basques, comme l’aurait dit un Français.

J’ai cru au hasard, je vous l’avoue honteusement, pendant bien longtemps. Peut-être cela me rassurait-il? Je la croisais fréquemment au travail, plusieurs fois par jour, mais ne m’en formalisais point, jusqu’à ce jour, où je l’ai rencontrée ailleurs. Un malaise, un questionnement, un rappel à la raison puis, on retourne à notre vie, on continue notre magasinage. Le hasard, s’il existe bien sûr, peut parfois aller jusque-là, sortir la personne de son « cadre ». Les gens ont une vie, eux aussi.

Elle ne me suivait jamais de très près, se contentant de brèves apparitions puis, disparaissait. Au point où je me demandais si elle avait réellement été là ou si je l’avais simplement imaginée. La fatigue peut provoquer ce genre de confusion, n’est-ce pas? Le doute se faisant trop lourd, il était grand temps de rentrer. Un dernier arrêt puis, retour à la maison.

Cherchant l’huile de noix nerveusement sur les tablettes, tentant en vain d’afficher un air détaché, j’étais morte de trouille. Je ne la voyais pas, mais je sentais sa présence. Peut-on réellement sentir la présence de quelqu’un dans un supermarché, dans une foule d’inconnus? Je me suis pressée, suis passée à la caisse et, juste avant de sortir, alors que j’avais l’impression de m’en tirer gagnante, l’ai aperçue qui marchait dans le stationnement, d’un pas pressé.

Paniquée, j’ai couru à ma voiture et ai pris le chemin contraire à celui qui mène chez moi. Avait-elle réellement été là? Sur le coup, j’en étais convaincue, mais, avec du recul, le doute que mon imagination me joue des tours était grandissant. Je ne suis rien, ni personne, qu’un être vivant qui court pour sa vie. Pourquoi une femme à l’aura démoniaque me suivrait-elle dans mes moindres déplacements?

La question me semblant pertinente, j’ai repris mes esprits et suis retournée chez moi. Mon allée était libre. Étrangement, j’en étais soulagée. Jetant toujours un œil inquiet dans le rétroviseur, au cas où, et la tête comme une girouette, j’ai stationné mon véhicule dans mon allée et ai couru dans la maison, telle une enfant qui se jette sur son lit à partir de la porte de sa chambre, de peur de se faire prendre les pieds par le monstre qui vit sous le lit.

Une fois à l’intérieur, j’ai verrouillé et me suis appuyée sur la porte, les yeux fermés, pour reprendre mes esprits et mon souffle. Mon cœur battait à tout rompre, et l’angoisse me serrait le ventre comme jamais. Elle était dans la maison, je le sentais. Je n’osais pas ouvrir les yeux, j’étouffais, j’avais peur, j’avais mal. J’étais crispée au point de me demander si mes yeux pourraient un jour revoir la lumière.

Soudainement, elle m’a prise à la gorge et une douleur lancinante m’a transpercé le plexus. On me poignardait, me tuait dans ma propre maison, et ce, sans me laisser aucune chance. Puis, je suis devenue molle et j’avais mal. Petit à petit, l’air est à nouveau entré dans mes poumons. J’étais vivante et la douleur semblait s’estomper légèrement.

J’ai ouvert les yeux et elle était là, devant moi. Elle me regardait d’un air absent, paniqué, sa respiration lui faisant osciller les épaules au même rythme que moi. Je me suis touché la tête pour voir si tous mes morceaux étaient là, elle a fait de même. J’ai entrouvert la bouche pour parler, elle l’a fait aussi. À peine soulagée, j’ai enlevé mes bottes et me suis éloignée du miroir.

dimanche 3 octobre 2010

Road Trip

J'avais un défi à remplir. Écrire une nouvelle, dont le sujet était décrit de belle façon dans le billet de mon voisin de blogue, Tempête de Cerveau. La sienne, sa nouvelle sur le même sujet, je ne l'ai pas encore lue. J'y vais... De mon côté, j'en ai écrit une complète, puis en ai commencé une deuxième, insatisfaite de la première. J'ai finalement fusionné les deux. Voici le résultat :

Ça y était. Je voyais enfin les lumières de Montréal qui zigzaguaient dans le pare-brise, dégoulinant au même rythme que les gouttes d’eau, victimes de la gravité. J’avais fait ce voyage des dizaines et des dizaines de fois, dans toutes les conditions imaginables mais jamais il ne s’était passé plus de cinq heures entre le départ et l’arrivée, repas et pause-santé incluses. Jamais avant aujourd’hui. Dans une vie entière, je n’aurais jamais pu imaginer un simple voyage Saguenay-Montréal prendre sept heures. Et dans toutes ces sept heures, pas toutes roulées, évidemment, il n’y avait eu aucun plaisir réel. Pas de discussion à la halte routière avec un bel inconnu, pas de détour insensé pour dégoter un cidre de pommes incroyable dans un patelin au nom imprononçable ni de perte de temps à magasiner des trucs inutiles mais si bons pour le moral.

Autrefois, dans un futur pas si lointain, je serais partie de chez moi à huit heures précises, un café de luxe à la main, il faut bien se gâter un peu, après avoir fait le plein, d’essence et de petites douceurs pour la route, et j’aurais écouté de la bonne musique à tue-tête pendant la totalité du trajet, à deux ou trois arrêt pipi près. J’aurais prononcé tout haut tous les noms de villages étranges sur la route comme Issoudun et Sainte-Eulalie, sans compter que j’aurais aussi passé un commentaire sur le prix de l’essence selon ma localisation géographique.

Une fois arrivée à Montréal, je me serais dirigée immédiatement dans le Centre-ville pour manger une bouchée et dépenser plein de beaux dollars sur des vêtements trop chers et d’autres souliers, et d’autres sacs à main. La belle vie. À 6 h 30, je me serais dirigée, à l’aide de mon iPhone, vers l’appartement de mon ami, chez qui je me serais pointée sans m’annoncer. Il aurait eu la surprise de sa vie en me voyant et puis nous aurions pris un fabuleux repas, chez lui ou ailleurs, en buvant de la bière et du bon vin, jusqu’à ce que notre foie mette fin aux hostilités. J’aurais ensuite pris un taxi vers mon hôtel et serais partie me coucher, saoule mais satisfaite, fatiguée mais heureuse, et j’aurais dormi jusqu’à midi le lendemain pour ensuite revenir à la maison. Comme je le faisais si souvent. J’aimais l’idée d’aller souper à Montréal.

Aujourd’hui, le voyage s’était déroulé bien différemment. Je m’étais couchée la veille avec un besoin fou de liberté, bien-sûr, comme toutes les autres fois d’avant où j’avais décidé de faire un « Road Trip » le lendemain. Pas une liberté totale, qui permet de faire n’importe quelle connerie sans considérer les conséquences. Pas non plus la liberté qui nous empêche de dire où nous allons et ce que nous allons faire. Juste une certaine liberté. À ne pas confondre avec une liberté certaine. Seulement la liberté de ne pas faire exactement la même chose que d’habitude, à la même heure que d’habitude pour deux toutes petites journées. Et un peu de fantaisie. Une fantaisie saine et rafraîchissante. En fait, depuis quelques semaines, j’étais déprimée, tout simplement.

Aujourd’hui, les conditions étaient un peu différentes, certes, mais je devais absolument sortir de la maison, j’en avais intensément besoin. Je m’étais donc extirpée du lit à 6 h, fidèle à mon habitude de la dernière année, et j’avais mis la machine en marche. J’avais soigneusement choisi mon habillement du jour, mon jean le plus confortable, un chandail à col roulé fuchsia et un veston gris. Pas mal. J’avais ensuite pris la peine de me dessiner un visage, mettant de l’accent sur les yeux, et m’étais ensuite légèrement aspergée de parfum, pour le moral. Dehors, il faisait encore nuit noire et il y avait un lourd brouillard, signe d’une journée potentiellement ensoleillée et relativement chaude, pour la saison. J’avais ensuite rassemblé tout le nécessaire pour la virée de deux jours et une nuit puis avais avalé rapidement un bol de céréales. Jusqu’à maintenant, tout était parfait. J’étais « dans les temps ».

Pourtant, je n’étais montée en voiture que cinq longues heures plus tard. Ce qui aurait dû être un matin ordinaire s’était métamorphosé en matin catastrophe. Mathieu, mon fils, s’était levé à 6 h 30, comme à l’habitude. Il avait englouti son petit déjeuner avec appétit, puis était allé jouer avec ses blocs, pendant que je rangeais. Il n’aurait pas été juste de laisser un chaos derrière moi, alors que mon conjoint risquait de revenir de sa conférence tard dans la nuit, ou le lendemain. J’espérais qu’il ne m’en voudrait pas d’avoir emmené Mathieu dans une virée éclair…

Une fois le petit garçon habillé, coiffé de son plus beau bonnet et bien installé dans son siège, j’avais rempli la voiture et m’étais installée au volant et nous étions partis, avec une avance d’une demi-heure. Miracle!

Nous n’avions pas roulé vingt minutes qu’une odeur légère mais indéniable de caca d’enfant m’avait titillé les narines. C’était peu approprié, elle serait sans doute bien écrasée contre ses fesses mais l’idée cette crotte m’avait soulagée. Je m’étais dit que je n’aurais plus à m’en soucier du reste du voyage. Le temps était chaud, je le changerais sur le siège, nul besoin de trouver une salle de bain.

Ce n’était que trois heures plus tard, après être retournée à la maison, avoir donné un bain à Mathieu et avoir lavé son siège d’auto que nous étions réellement partis. Une autre heure plus tard, alors que mon petit garçon était en crise d’hystérie depuis ce qui me semblait mille ans, l’Étape avait finalement cru bon montrer le bout de son nez, entre tous ces arbres. Une fois à l’intérieur, je n’avais pu réprimer cette pensée, que j’avais à chaque fois, de me demander pourquoi les gens ressentent le besoin de manger ici, alors qu’il y a mieux environ une heure avant et une heure après le grand bois. Quelle urgence de payer si cher pour manger ordinaire entourés de gens trop enthousiaste à l’idée de rencontrer quelqu’un qui connaît quelqu’un qu’ils connaissent?

Cette pause santé, qui devait durer cinq petites minutes en avait finalement duré quarante-cinq, à courir jusque dans la salle de bain des hommes pour attraper un petit homme qui n’avait aucune envie de se retrouver à l’étroit dans son siège à nouveau.

À peine de retour dans la voiture, Mathieu était déjà KO, sa course folle devait l’avoir fatigué. Alors que je redémarrais la voiture, un homme, au loin, attira mon attention. Il était de dos et détonnait un peu du paysage. Trop peu habillé pour la température, le capuchon sur la tête, un nuage blanc opaque au-dessus de sa tête trahissant une cigarette fumée en vitesse, il était exactement comme j’imaginais Charles. Je l’avais vu en photo seulement mais si jamais eu à lui imaginer une entité corporelle, elle aurait été comme ça.

C’était en me demandant pourquoi les gens ne regardaient pas la température avant de sortir que j’avais repris la route vers la métropole. Un deuxième arrêt, aussi long que le premier, nous avait encore ralentis puis voilà où nous en étions, quatre heures plus tard, à l’entrée de la ville. J’y croyais à peine.

Une autre demi-heure plus tard, j’escaladais, les bras pleins de Mathieu, du sac à couche, du sac à lunch, l’escalier qui me mènerait vers cet inconnu, qui n’en était pas vraiment un, finalement, puisque nous correspondions depuis déjà longtemps, partageant une passion commune.

Ce n’est qu’une fois arrivée devant la porte, alors que je regrettais de ne pas avoir annoncé ma visite, que j’ai réalisé que Mathieu avait oublié sa patience dans la voiture. Il hurlait à pleins poumons, douleur vive de son écoeurantite aigüe, quand j’ai frappé à la porte de l’appartement. Aucun bruit. Merde. Alors que je sortais mon téléphone péniblement de ma poche pour appeler ma belle-sœur afin de lui annoncer que j’arriverais plus tôt que prévu, la porte d’en face s’ouvrit. Cette fille, je ne la connaissais pas, mais je connaissais son existence. Je savais même son nom. Véronique. Mathieu s’est tu en la voyant. Merci Véronique.

Certes, elle n’était pas du tout comme je l’avais imaginée. En fait, dans mon imaginaire, elle n’était qu’une identité sans enveloppe corporelle. N’importe quoi m’aurait surprise. D’un air beaucoup trop amusé, elle me demanda si je cherchais Charles. Malgré toute mon exaspération, j’ai omis mon commentaire, qui serait sans doute sorti en éclair, enveloppé d’une couche épaisse de sarcasme. À la place, j’ai hoché nerveusement la tête. L’évolution de mon inquiétude semblait aller de pair avec son sourire. Elle savait quelque chose que j’ignorais. J’ai étiré le cou derrière elle, comme pour voir s’il ne s’y cachait pas, à moitié nu, inquiet à savoir laquelle de ses maîtresses pouvait bien se pointer chez lui sans avertissement. Rien. Voyant mon intérêt pour son chez-elle, elle dit, tout simplement, toujours tout sourire :

« Julie, c’est ça? »

J’ai acquiescé, me disant qu’il avait fort probablement déjà parlé de moi. Et là, elle a carrément éclaté de rire. Moi, je ne trouvais plus ça drôle. Mathieu, qui est relativement bon public, a aussi éclaté de rire. Sa phrase suivante, elle, m’a surprise :

« Tu lui avais dit que tu étais déprimée ces derniers temps, hein? »

« Oui, en effet »

« Il est allé te remonter le moral chez toi… »